Photo : Zola Jesus @ Musikcaféen

Zola Jesus
Musikcaféen, Copenhague - Novembre 2010

Hors d’un temps

Kid Cudi
Kid Cudi
Kid Cudi - Erase Me

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Je m’exprime rarement aussi éloquemment comme je n’écris. Parler de ces longues phrases, déclamer de ces mots si peu usités d’habitude. Là où j’ai grandi, cela paraissait pompeux. Lorsque l’on est issu de minorité, et que l’on a grandi dans ces ailleurs d’aujourd’hui, on ne pouvait s’exprimer comme on le lisait dans les livres, ni même comme ceux que l’on entendait parler dans les médias. Il fallait être vif et populaire, pour être compris de tous ; il fallait être droit et direct, ne rien perdre en cours de route. Se faire comprendre et être comme tout le monde. Voilà l’objectif. Choisir entre ce que l’on est et ce que l’on veut. Ce n’est pas comme si le choix s’était posé. Même nos figures d’autorités nous rejoignaient sur nos terrains communs pour nous trouver, vulgarisant le langage, laissant de côté le vocabulaire riche et les dictions fortes. Je n’ai jamais été mis à l’épreuve, n’ai jamais été poussé à l’obsession des liaisons fines, ni à la hantise des contractions. Je n’ai jamais eu le choix.

Entendre Kid Cudi chanter « Erase Me » est de ces petites victoires sur l’ignominie des grandes contradictions de l’existence. C’est la jouissance de voir un jeune rappeur noir de la banlieue de Cleveland incarner un héritier d’un rock nineties, à la fois chétif et idéaliste. Il est à la fois diffus dans cette mise en scène contextualisée mais demeure au centre de toute cette imagerie, toute cette mémoire collective, la remodelant à son image, la recadrant sur son époque, dans son immédiateté permanente. Tout est si fluide et intact que l’on se met à se rêver de ces alternatives comme d’aliénantes embardées, des possibilités fulgurantes d’être ce que l’on a été et ce que l’on a voulu être. Sans concession. Sans faux-semblant. Être et être.

« Erase Me » est un fantasme, ce qui rend Kid Cudi hors d’un temps régi par des pratiques confuses et des contraintes absurdes. « Erase Me » est probablement l’une des chansons les plus franches et dépourvues d’ambiguïté qu’il soit. Pourtant, entre nos mots et nos vies résident un monde, intransigeant et incohérent. Exceptionnel par définition.

Photo : No Age @ Loppen

No Age
Loppen Christiania, Copenhague - Novembre 2010

Photo : PVT @ Loppen

PVT
Loppen Christiania, Copenhague - Octobre 2010

Craintes et chaos

Gold Panda
Gold Panda
Gold Panda - You

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Comment une chanson peut-elle être aussi parfaite ? Toute notion d’équilibre prend sens dans ce « You » hypnotique et troublant. Toute obsession se veut constamment transfigurée de manière binaire, comme s’il n’y avait qu’alternatives l’aliénation ou la transcendance. Car le spectre de cet autre oblitère toute nuance possible. Ici en revanche, Gold Panda boucle les rythmiques sur des réitérations infinies d’un « you » totalitaire, déformé, altéré mais immuablement pesant sur ces têtes de crêtes dissonantes.

S’il n’y a pas d’ambiguité sur le sujet même de l’obsession, Gold Panda en masque formidablement les vertus. Ni descente infernale, ni occultation de la réalité, tout est là, entre ces deux extrêmes d’une focalisation sans bornes. Ces « you » répétés jusqu’à déraison demeurent pourtant en contradiction avec cette légèreté ambiante. Les ruptures apportées par ces déconstructions trouvent ainsi un terreau de circonstance en ces textures souples et versatiles. De ce tumulte de l’individu et des perceptions naît ainsi un hymne équivoque, néanmoins cohésif, et paradoxalement neutre.

Gold Panda est parvenu à rationnaliser craintes et chaos d’un tourment sempiternel. « You » est une grande chanson en ce qu’elle est à la fois abstraite et concrète, à la fois profonde et vulgaire. Une belle chanson d’Homme.

Photo : Wolf Parade @ Vega

Wolf Parade @ Lille Vega

Wolf Parade
Lille Vega, Copenhague - Septembre 2010

Je vis pour ces infimes instants, tu sais

Woods
Woods
Woods - Time Fading Lines

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Une fois, j’y suis allé, pour voir. Au bout du monde. Observer la fin de notre vie, en tant qu’hommes, en tant qu’humanité réfléchie. Sur le chemin, j’y ai croisé des gens comme moi, qui n’attendaient plus d’autre chose que de voir, à quoi pouvait bien ressembler l’ultime vision d’un monde où l’on ne pouvait plus vivre, et qui lui comme nous, n’avait plus rien à offrir l’un à l’autre. Il était temps de partir, et cela nous le savions tous, alors que nous nous croisions aux confluents de ces chemins de terre, déplaçant ces amas de pierres à mesure de nos pas lourds. Nous marchions chacun sur nos propres trajets, parfois à proximité, parfois empaquetés, mais toujours isolés. Nous continuions alors, l’amertume de la solitude évacuée par les avancées du voyage. A rencontrer ces âmes errantes dont nos distances nous rapprochaient, l’envie de considérer ce que j’ai pu quitter ne m’importait plus. Je chercherai dès lors à garder le souvenir de cet exode incertain, jusque dans ses moindres recoins. Ces longues allées de poussière. Cette kyrielle de ruines défraîchies. Ces libres abandons de l’esprit.

* * *

L’air souffle de plus en plus froid, mais il ne le sentait plus.
« Ne penses-tu plus à moi ? »
« Non. »
« Que fais-tu ici ? Si haut, si loin ? »
Une fourmi escalada ses doigts, posés à plat sur l’intérieur de sa cuisse. Il l’observa, puis d’un revers de main s’en débarrassa par-delà le buisson.
« Je cherche le dernier endroit sur Terre où tu ne seras pas. »
« Pourtant, je le suis toujours. Là. »
Il se cacha la vue. De ses mains moites, le soleil ne transperçait plus.
« Je le sais. Je ne suis pas encore arrivé. »

* * *

Je me suis évaporé au sein de ces essaims de bras de bois. Je me suis laissé entraîner. Je me suis laissé porter sans remord. D’un essor des racines et d’incandescence des sens, je me trouvais par-delà cette immense entité de végétalité, par-delà cette conscience, par-delà cette instance. J’étais sur ce haut plateau, dominant le monde, surplombant le vide. J’apercevais à des kilomètres de là, ces hordes de pèlerins à la quête de cet endroit même d’où je les observais, un à un, au loin. Leurs distances nous rapprochaient. Le vent ne criait plus, et je pus en dire qu’il s’agissait de l’endroit le plus calme sur Terre.
L’herbe était drue sous mes pieds écaillés.
Le ciel orangé se pliait à mes côtés.
J’étais arrivé à destination.
J’en étais là.

C’est là que je le vis. Flamboyant. Il me toisait de ce regard assuré et appuyé, me faisant comprendre que j’étais attendu. Ses yeux ne dévièrent pas alors que je me décalais pour lui faire face. Je ne distinguais qu’une présence, ne vit qu’une essence, les rayons de l’aurore assourdissant, les souffles du large éblouissant. L’herbe jaunie par le soleil de ces jours jouait le motif d’une onde abondante. Puis il déguerpit. A toute allure. Je le poursuivis comme la mort le guettant. La forêt se densifiait à chaque pas de plus que je posais. Et lui s’éloignait. Sans se freiner. Sans se retourner. Les bois me saignaient. L’infime m’étouffait. L’esprit s’effilait. La vie m’échappait. Le bruissement du vent dans les feuillages, c’est ce dont je me suis souvenu. C’est comme s’il l’avait toujours su.

* * *

« Tu sais ce que j’aime chez toi ? Quand tu es embarrassé ou surpris par quelque chose, tu as cet automatisme de réfréner le premier sentiment que tu aies pu ressentir. Quel qu’il soit. Comme s’il te fallait pondérer chaque pensée, chaque frivolité, chaque incohérence de nos vies avant de t’autoriser à laisser transparaître quoique ce soit. Même si ce sentiment était en accord avec ta raison a posteriori. C’est une constante. Mais ce que j’aime ce n’est pas ça. Evidemment que non. Ce que j’aime, c’est cet infime instant de dépourvu, cet inconscient jaillissement de sincérité, juste avant qu’autre chose ne prenne le dessus. C’est comme assister à un miracle quotidien, être témoin d’une illumination à chaque fois que je te prends la main. Nous sommes si dissemblables, pourtant ce sont ces distances qui nous rapprochent, tu ne trouves pas ? Je vis pour ces infimes instants, tu sais. Aussi insignifiants soient-ils. »

Photo : The New Pornographers @ Loppen

The New Pornographers
Loppen Christiania, Copenhague - Septembre 2010

Photo : The Morning Benders @ Loppen

The Morning Benders
Loppen Christiania, Copenhague - Septembre 2010

Ces intimes d’alors

Ólafur Arnalds
Ólafur Arnalds
Ólafur Arnalds - Tunglið

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Il s’agit de l’un des rares souvenirs neutres de mon enfance qui me reste. J’étais déguisé en petit prince pour la kermesse de l’école, une couronne trônant au-dessus d’une cagoule en coton qui me cachait les oreilles. C’était en automne et le froid commençait à poindre doucement. Assez pour que ma mère me fasse porter des mitaines, afin que du bout des doigts, je puisse maintenir ma précieuse baguette magique en plastique, artifice de dernière minute d’un déguisement de fortune. Nous défilions dans la rue et les adultes nous dévisageaient le sourire aux lèvres, tandis que nous entonnions nos hymnes écoliers, la bouche en cœur, les joues rosies par la brise d’octobre.

Je ne sais trop pourquoi ce souvenir persiste, aussi vivide que la photographie qui a été prise ce jour-là. Cet épisode de ma vie n’a peut-être d’ailleurs jamais réellement existé en tant que tel, tout juste déformé puis remodelé par le devoir du temps. Tout me paraît si réel pourtant. Le toucher de cette rambarde sur laquelle je me suis assis. Le souffle court des suites d’une parade paraissant interminable. J’agitais ma baguette en l’air, la faisant tournoyer à en faire siffler le vent, le rendant vivant, matérialisant l’invisible. Mes oreilles compressées par ce couvre-chef écrasant, les autres enfants continuaient de chanter à tue-tête, tandis que nos parents nous scrutaient fièrement, immortalisant le film de l’appareil familial d’un flash vain en plein jour.

J’ai l’image de cette fête, plus vive dans ma mémoire que peuvent ne l’être des jours entiers. J’ai le souvenir de ces instants issus d’une mémoire évanescente. Je me souviens de cette marche. Je me souviens de cette couronne. Je me souviens de mes doigts froids et engourdis. Chaque jour pourtant, j’en oublie les allures de ces visages francs, les chaleurs de ces voix tendres, de ces hommes et femmes qui, je le sais, auront comptés. Les visions s’éventent et s’évanouissent tandis que les inscriptions s’effacent à mesure. Ce garçonnet à la baguette magique survivra à ces intimes d’alors, devenus aujourd’hui étrangers.