Ernest Gonzales - In The End
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« Tu as entendu la nouvelle ? » lui dit de suite Claude en entrant dans le bar mitoyen à l’usine.
Il était six heures passées, la salle était remplie à son habitude, comme chaque soir de match, seul le coin près de la porte des toilettes restait encore accessible. Henri y était assis, rajoutant au brouhaha ambiant le frottement des grains de sucre se dissolvant dans son café, à mesure qu’il y tournoyait imperturbablement sa cuillère, la face bombée raclant les bords de la tasse blanche.
« Henri, tu as entendu la nouvelle ? » répéta Claude qui se tenait désormais à ses côtés, faisant signe au serveur de lui servir son habituel double-espresso.
« Quoi ? »
« Le vieux Madjid. Dans mon équipe. Il est mort y’a trois jours. Et on l’apprend que maintenant ! Cette andouille de Joséphine qui continuait de compter ses jours d’absence non justifiés. C’est n’importe quoi. »
Claude jeta ses bras en l’air, mimant son mécontentement, se faisant sa place au milieu de ces histoires destinées à la mémoire évanescente des vacarmes de comptoirs.
« Tu lui parlais un peu non ? Au vieux Madjid ? Quel dommage, il bossait bien encore pour son âge. Je veux dire qu’il avait une carrure le bonhomme, il les portait bien les tôles de fin de séries, ça ouais. Surtout que ça pèse une tonne ces machins-là. Et puis il était fin drôle ; ça, c’était pas le dernier pour sortir une grosse connerie. Ca faisait toujours marrer le chef ; ça, il se faisait bien voir. Du coup, ça nous arrangeait bien, les autres et moi, dans son équipe, parce que parfois on finissait plus tôt le vendredi. Il avait le geôlier dans la poche, le malin. Ca, c’était bien. »
« Même après la mort de sa femme, il avait pas trop changé. Bien sûr, quand c’est arrivé, on savait pas trop quoi lui dire, et puis ses fils étaient grands, donc c’est pour ça qu’on l’emmenait ici parfois avec les collègues, pour se boire quelques verres. Tu l’as rencontré plusieurs fois à cette occasion du coup d’ailleurs. Enfin bon, malgré ça, il avait pas trop changé, enfin ça se voyait pas quoi. En dehors de ça, il parlait pas beaucoup. il s’entendait bien avec tout le monde, il faisait juste ce qu’il fallait. »
« Après, c’est sûr, quinze ans de boîte, et toujours être au même poste, ça doit user. Du coup, on pouvait pas trop se plaindre de nos situations à nous, vue la sienne. Mais il se plaignait pas, c’était un brave gars. Sauf Luis, parfois il disait qu’il entendait le vieux Madjid parler tout seul dans les vestiaires quand y’avait plus personne. Mais le lendemain, vu qu’il présentait une face convenable, on n’y pensait déjà plus. »
« Il est mort chez lui ? » lui demanda Henri, qui leva à peine la tête pour suivre le score.
« Oui, apparemment, il était juste assis sur son fauteuil dans son salon quand le voisin l’a trouvé. Pas de télé, pas de livre, pas d’ordi. Comme s’il ne faisait rien, comme s’il attendait que quelque chose arrive. Rien d’autre n’est jamais arrivé. »
Henri avait gagné trente francs en pariant sur le résultat du match. Il les donna pour la cagnotte destinée à acheter des fleurs à envoyer aux enfants du vieux Madjid. Il mit son écharpe autour du cou, et laissa aller un souffle froid se mêler à l’hiver environnant. Les conversations sourdes d’en-dedans résonnaient sur les vitres embuées, perlant à se rejoindre en mosaïques abstraites et uniformes.
« Il est vain d’essayer d’être un homme décent dans un monde tel qu’ici » se dit-il en s’aventurant dans cette ville qu’il ne connaissait que trop.